Clash ! Les deux tartines furent éjectées, atterrissant au bord du plan de travail : sublime ! Hector s’avança afin de les observer. Tout à fait acceptable, mais il manquait un soupçon de brunissage. Il régla immédiatement le thermostat sur trois et demi, ça devrait être parfait. Au fil du temps, il apprendrait à dominer cet appareil. Il jeta les tartines dans la poubelle : elles étaient certainement encore contaminées par les microbes de Taïwan. En fin d’après-midi, il aurait tout le temps de désinfecter totalement l’appareil en le faisant fonctionner à vide quelques dizaines de fois.
Hector ingurgita une nouvelle gorgée de Ricard et ramassa les vis et le tournevis restés sur la table. Il tira la chaise au bord du plan de travail. Posément, il fit basculer l’appareil et introduisit la première vis. Finalement, il n’y avait d’un seul nuage à l’horizon de ses certitudes : qu’un Krups, sommet de l’industrie Allemande, soit détrôné par un Taurus de Taïwan avait quelque chose d’insupportable.
Pas vraiment, tout bien réfléchi : Hitler avait fait alliance avec les Japonais, des combattants superbes. Certains historiens disaient que les Japonais et les Chinois s’étaient fait la guerre, mais ça remontait probablement à l’époque où des empereurs abrutis qui avaient laissé déferler le communisme.
Même Hitler aurait approuvé son choix. Dans un virulent discours, il aurait stigmatisé les crétins qui sabotaient la conception et la fabrication des produits. Le lendemain, les tribunaux auraient prononcé des peines exemplaires et trois jours plus tard, les chaînes de fabrication auraient délivré des nouveaux modèles impeccables.
Le capot inox que tenait Hector à pleine main dérapa. Il entra en contact avec la phase du 220 Volts, qu’il avait oublié de débrancher. Hector reçu un choc inouï qui le tétanisa, annulant toute conscience. En s’affalant, le poids de son corps le dégagea du Taurus.
Immédiatement, il comprit qu’il allait mourir. Sans avoir eu le temps de tout ranger. Ni de finir son Ricard. Ni de fumer une ultime cigarette. Ni de remettre les quatre vis en place. Ni de…
Comme dans les séries télévisées, sa vie défila à toute vitesse. La mort de sa mère quand il avait neuf ans, son père qui s’était barré deux ans plus tard, puis sa vie chez la grand-mère paternelle. La fille de la voisine qu’il avait tripotée et qui l’avait branlé avant qu’il n’entre en 6°. Les échecs scolaires, la petite école militaire. Puis, poussé par les copains, cette pute qui lui avait fait découvrir tardivement les plaisirs du sexe. Un début de carrière minable, son mariage pour faire comme tout le monde, une fin de carrière plus confortable mais ennuyeuse, interminable, parsemée de pitoyables magouilles afin de resquiller du beurre, du jambon et le surplus du mess.
Peut-être qu’il pouvait s’en sortir en faisant le 18 sur le combiné sans fil Siemens qui s’offrait à lui. Il s’en empara…
A quoi bon ? Toute sa vie n’avait été que navigation entre des échecs. Il s’en était bien sorti, pourquoi lutter davantage ? Il avait rêvé de devenir un vrai soldat, un héros, même modeste. Ses illusions s’étaient fracassées au contact des murs de sa peur et de son conformisme. En dehors d’une médaille de retraité, il n’avait rien décroché.
Fébrilement, il étreignit le Taurus. Le capot inox hésita à revenir en contact avec le courant électrique. Un éclair orange et bleu vint le libérer de la vie. Son cerveau vagabonda encore quelques secondes. Dommage de n’avoir pas pris le temps de garer la BWM dans le garage, ni d’avoir effacé sur l’ordinateur les traces de navigation sur les sites de cul de l’Internet. Ni de…
Ni d’avoir su aimer.
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Contrairement aux médicaments – et peut-être à d’autres drogues qu’il n’avait jamais essayé – Hector trouvait que l’alcool présentait un atout indiscutable : en une minute, il délivrait, apaisait, soulageait. Sa main se décontracta autour de son verre, dont il avala de petites gorgées en élaborant un nouveau plan.
Son verre à demi vide, il revint tranquillement vers son coffre afin de récupérer ses achats dans un grand cabas. Il verrouilla la BMW d’un coup de télécommande – celle-là, contrairement à celle du portail français, fonctionnait impeccablement – avant de répartir ses achats entre le réfrigérateur, les placards et son bureau pour le cordon USB. Dans un tiroir, il trouva des pinces aux becs fins, qui allaient extraire le carton qui l’empêchait de jouir de son grille-pain.
Il avala une nouvelle dose de Ricard avant de manipuler les pinces. Rien à faire, le carton restait obstinément bloqué. Il fut lui-même surpris par son calme. Après s’être servi un nouveau verre, il récupéra un tournevis cruciforme et commença à démonter avec soin le grille-pain. Les vis du socle libérèrent le capot. Facilement, il ôta le carton : l’imbécile de taïwanais qui avait monté l’appareil l’avait trop enfoncé. Finalement, c’était normal. On ne pouvait rien attendre de bon de ses nains jaunes au regard fuyant, toujours à moitié endormis. Pas la peine de leur en vouloir : un ouvrier français syndiqué français aurait fait la même chose, pour beaucoup plus cher. Hector savait s’accoutumer à la mondialisation.
Avant de remettre les vis en place, autant vérifier le bon fonctionnement de l’appareil. Il se dirigea vers le plan de travail de la cuisine afin de débrancher l’ancien modèle. De justesse, il domina la pulsion qui le poussait à le balancer contre le carrelage et à le piétiner : les souffrances que cet engin lui avait fait subir n’autorisaient aucune mansuétude. Hector cala soigneusement le capot du nouvel appareil avant de le connecter sur la prise électrique. Libéré du carton, le levier enclencha la chauffe. L’odeur de neuf qui se dégageait de l’appareil l’enivra.
Inutile de vérifier, le thermostat était réglé sur trois, en position médiane. Hector revint s’asseoir, éclusant le fond de son verre, avant de se servir un maxi : que du Ricard, avec un soupçon d’eau et deux glaçons. A ne pratiquer que dans les grandes occasions, mais à l’évidence, la naissance de ce grille-pain en était une.
Clash ! Hector sourit en entendant la vigueur d’extraction du nouvel engin. Il laissa passer quelques secondes avant de revenir vers l’appareil pour le régler sur six, la position maximale. Le cycle de chauffe reprit, dégageant seulement un soupçon de senteur de graisse cramée. Finalement, la vie était belle lorsqu’on l’on était en mesure de dominer ses aléas. Un con aurait ramené l’appareil en hurlant pour faire jouer la garantie, il aurait attendu des semaines avant qu’on lui remplace… Heureusement, Hector était intelligent.
Il coupa un morceau de baguette et le fendit en deux : rien qu’au regard, il sut que le Taurus avalerait et rejetterait sans peine ce calibre. Il s’en régalerait, comme une pute trésaille face à des calibres exceptionnels. Pourquoi avait-il tant attendu ? Pourquoi avait-il depuis des années supporté les blocages de ce Krups merdique ? Il se laissait aller, il n’était plus aussi ferme, rigoureux, intransigeant. Qu’un adjudant chef comptable, même retraité, tolère ces écarts était inexcusable. Il fallait qu’il se reprenne.
Clash ! répondit le Taurus. Il sourit en imaginant désormais pister l’éjection des tartines. Elles allaient voler au dessus de plan de travail, peut-être tomber à terre. Cela mettrait de l’ambiance dans le petit déjeuner qu’il partageait avec son épouse. Après avoir remis le thermostat sur trois, il déposa les deux tartines qui coulissèrent aisément dans la fente.
Voilà qui méritait bien un nouveau service de Ricard, mais normal cette fois. Son planning était tout tracé : faire réchauffer le reste de poisson avec légumes vapeur au microonde, puis sieste, puis zapping entre les 204 chaînes de sa parabole.
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La climatisation se mit automatiquement en marche dès le démarrage du moteur de la BMW 525. Hector chaussa ses Ray-Ban et se faufila prudemment dans les allées du parking. Respectant scrupuleusement la limitation de vitesse, il se détendit. Le plus souvent, il laissait l’autoradio éteint, préférant savourer le feulement des six cylindres. Un simple coup de pouce sur les commandes centralisées du volant : Europe 2 diffusait les premières mesures d’Hôtel California.
Il augmenta le volume et fredonna les premières paroles. Hector aimait le luxe et la discrétion, deux goûts délicats à combiner. Il fuyait l’ostentatoire et sélectionnait avec rigueur ses apparitions dans les dîners. Il habitait une belle maison bourgeoise entourée d’un vaste parc. Il ne s’était jamais résolu à faire installer une piscine qui faisait trop « voyant ». Quoique maintenant, même des gens modestes en faisaient poser. Il faudrait qu’il y réfléchisse à nouveau.
Son luxe avait un aspect international. Allemand pour les voitures et appareils électroménagers : impossible de trouver plus fiable. Italien (en version sobre) pour l’habillement, USA ou Singapour pour l’électronique, Canon pour la photo… Et Basque pour les espadrilles ! Cette pensée lui arracha un sourire. Il avait envie de fumer. Depuis 8 mois et douze jours, il avait pris la résolution de ne plus fumer dans sa voiture.
Mais la journée était trop belle. Il s’empara d’une Camel sans filtre, la tapota sur le volant et l’alluma avec son fidèle briquet Dupont. Brune aux yeux marron, la jeune caissière lui avait souri et fait défiler ses achats sans broncher, y compris les deux bouteilles de Ricard. Il regretta de ne pas en avoir pris une troisième. Non, il avait bien agi : se faire remarquer dès le premier passage aurait été idiot. « You can never leave… » : les Eagles achevaient sur un orchestral sublime, dominé par la guitare. Progressivement, il baissa le volume avant de couper la radio : un autre titre – ou pire, une publicité – aurait tout gâché. La saveur de la Camel l’aida à organiser la suite des évènements.
D’un geste rageur, il appuya sur le bouton de la télécommande. Il l’avait déjà fait, mais cet imbécile de portail n’avait rien capté. Maintenant il s’ouvrait, dans une désespérante lenteur, alors qu’il interrompait la circulation. Un coup d’œil dans le rétroviseur le rassura : il ne bloquait qu’une Mégane, une voiture sans caractère, au nom vulgaire. Les pneus de la BWM dérangèrent le gravier de l’allée dans une douce musique.
Sa femme… Enfin, son épouse, était partie à une amie à la grande ville : coiffeur, thé, pâtisserie et léchage de vitrines. Très peu pour lui, énorme pour elle. D’ailleurs ils ne se parlaient plus. Enfin si, mais pour échanger des banalités, faire passer le temps et afficher bonne figure face aux amis. Il écrasa la Camel au fond du cendrier, coupa le moteur et se précipita vers le coffre. Il s’empara de la boîte du grille-pain et fonça vers la cuisine : le Taurus, il allait le tester de suite, il ne pouvait plus attendre. Fébrilement, il déchira le carton, sans tenir compte des flèches qui indiquaient comment procéder. Inutile de lire la documentation, il avait l’habitude : poche plastique, carton de protection entre les deux grilles, libération du cordon électrique en défaisant le petit collier qui l’enserrait.
Restait un carton qui bloquait le coulissement de la commande enclencher – éjecter. Il essaya de s’en emparer avec les ongles, ce qui n’eut pour effet que de le faire reculer, le rendant inaccessible. Hector fonça vers un tiroir, revint avec des pinces à épiler… Trop faibles pour extraire le carton, désormais à l’abri de la carapace du grille-pain. Il frappa violement la table et hurla sa frustration. Pourquoi le sort s’acharnait-il ainsi sur lui ? C’était injuste…
Se reprendre. Il fallait qu’il se reprenne. Qu’il dédaigne, qu’il méprise. Qu’il gouverne, qu’il soit un homme, un héros. Est-ce que John Wayne se serait affalé face à un grille-pain ?S’essuyant le front où la sueur perlait, il fonça vers le bar du salon et revint avec la bouteille de Ricard et un verre. Depuis plusieurs années, il avait trouvé le bon dosage : moitié Ricard, moitié eau, et trois gros glaçons. Debout, il avala le verre d’un trait. Les glaçons n’avaient pas eu te le temps de fondre. Il les noya sous le même mélange et s’assit pour réfléchir.
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Les portes du centre Leclerc coulissèrent en souplesse, accueillant Hector et son chariot. Un jeudi, à 10h45, ce temple de la consommation était peu fréquenté. D’ordinaire, Hector faisait ses courses au Champion du village voisin ou au Carrefour de la grande ville. Mais Leclerc avait totalement rénové et agrandi son magasin, selon ses voisins. Il était parti en exploration.
L’allure de gorille du gars qui surveillait les portillons d’accès le dérangea : il l’oublia afin de rester dans son rêve de conquérant. Car d’une certaine façon, c’était bien que ce colosse veille à ce qu’aucun trublion ne vienne perturber son aventure.
Il glissa lentement au milieu des rayons informatique et multimédia qui dominaient l’entrée. Dans ce domaine, il avait déjà tout ce qu’il fallait, mais… Après un examen attentif, il laissa tomber une rallonge de cordon USB dans son chariot : ça pourrait toujours servir.
Il accéléra le pas dans la zone électroménager : pas question d’acheter ici des lave-linge ou lave-vaisselle qu’il maîtrisait déjà. Une bouilloire électrique ? Ca faisait chic, mais à quoi bon ? Lorsqu’il prenait un thé, il glissait une tasse dans son microondes, tout était prêt en deux minutes. Les cafetières ? Il possédait déjà un combiné traditionnel – expresso dont il était très satisfait.
Il bloqua son chariot en passant devant les grille-pains. Chaque matin, il bataillait avec un couteau pour extraite les tranches de baguette qui se bloquaient dans le sien. Rapidement, il observa les modèles exposés. Son regard se figea vers le Taurus. Il se retourna afin de vérifier que l’allée était vide. Honteux, il fit basculer l’appareil afin d’introduire son majeur et son index dans une des deux fentes qui s’offraient.
L’engin supporta sans protester cette pénétration, laissant même de la marge. Il ferma les yeux : ce jour était béni, il allait enfin se libérer de cet agacement matinal qui foutait sa journée en l’air. Fébrilement, il examina les boîtes disponibles, avant de retenir celle du fond du rayonnage, la plus propre. Il dévora en anglais, français, allemand, espagnol, italien, néerlandais et slovène les caractéristiques de l’appareil : régulation électronique, mode grill mais aussi décongélation et réchauffage… Tout était parfait, pour 29,90€. Autant dire rien. Dans une sorte d’orgasme, il posa la boîte dans son chariot.
Il traversa à grande vitesse les rayons jardinage et ustensiles de cuisine avant de faire point. Finalement, ce grille-pain avait démoli son désir d’exploration. Désormais, il ne pensait qu’à le déballer, le mettre en marche… Il fallait sortir au plus vite.
En passant devant le rayon poissonnerie, il s’empara d’un saumon mariné qui ferait un repas du soir. Il fonça vers les fruits et légumes pour en en extraire une poche de salade, choisie en fonction de la date de péremption la plus éloignée. Puis vers le rayon alcool, car c’était aussi pour cela qu’il était venu. Anonyme, il fit glisser deux bouteilles de Ricard dans son chariot, avant de se diriger vers les caisses.
Non, ça n’allait pas. Hector fit demi-tour pour regagner le rayon des jus de fruits. Déçu depuis des années par les jus d’orange industriels, il opta pour un pamplemousse. Du lait, ça faisait bien le lait. Il traversa à la course plusieurs rayons avant de dénicher un modèle longue conservation. Peut-être qu’un jour, il se préparerait un chocolat ? Ou ferait des crêpes ?
Désormais, tout allait bien : même face à une caissière inconnue, dans un magasin qu’il fréquentait pour la première fois, il avait un chariot équilibré : deux Ricard, un pamplemousse, un lait. Une salade et du saumon. Un grille-pain, qui suggérait un sentiment d’investisseur, de père qui prend soin de sa marmaille. Et une rallonge USB pour la touche high-tech.
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